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Hip’ Hipie’ Goaaaa !

Retour sur le Festival Rider Mania 2019 en Inde par Thierry Traccan

Né en 1971 à Auxerre, Thierry Traccan est un journaliste et pilote moto français, finisher du Bol d’Or et du Dakar, et rédacteur en chef de Moto Revue.

 

Même dans le sud-ouest de l’Inde, les temps ont changé pour les hippies. Aux huttes érigées à la hâte le long des plages jouxtant la mer d’Arabie au mitan des années 60, la génération suivante a préféré reculer de quelques mètres, investissant les anciennes et larges demeures portugaises, souvenirs architecturaux confortables d’une époque coloniale pas si lointaine (elle prit fin en 1961).

Les hippies d’autrefois sont devenus les bobos d’aujourd’hui, artistes pour l’essentiel, célèbres pour quelques-uns. C’est dans ce décor de carte postale et dans cette ambiance apaisée qu’une fois par an, la marque Indienne Royal Enfield (née anglaise en 1893 et devenue indienne au milieu du 20ème siècle) vient mettre un joyeux chambard, organisant son plus grand festival, le Rider Mania.

Initié en toute discrétion en 2003, cette concentration réunit alors 75 participants. Seize ans plus tard, ils étaient plus de 10 000 motard(e)s à se retrouver en cette fin novembre pour communier autour de la marque. Communier est le terme approprié, parce qu’en Inde, pays très protectionniste, Royal Enfield est une religion, une institution qui jouit d’une position particulière faisant de la marque la référence des motos de grosse cylindrée. Une référence qui accompagne le développement économique du pays, car si le salaire moyen indien reste très faible (40 € par mois), sur une population d’1,3 milliard d’habitants, de plus en plus de personnes gagnent de mieux en mieux leur vie. Et avec cette augmentation du pouvoir d’achat, l’occasion pour certains de s’approprier de nouveaux produits, dont les Royal Enfield. En 2009, il se vendait 50 000 modèles. Dix ans plus tard, on s’approche du million d’unités, avec 95% de la production qui s’écoule sur son marché domestique.

En parcourant les allées du Rider Mania, on constate que c’est la jeunesse qui roule à moto. Pas beaucoup de tempes grises, mais des groupes de garçons et de filles où un leader n’hésite pas à hurler dans un porte-voix le cri de ralliement de son club, attendant debout sur sa moto que l’écho - démultiplié - de ses troupes lui revienne. L’ambiance est bon enfant, les sourires permanents.

Au menu des festivités de ces trois jours de fête, des concours de préparation, des interventions d’ambassadeurs ou d’utilisateurs de la marque qui développent des opérations spéciales : qui d’un voyage un long cours, qui d’une action humanitaire, qui d’un message écologique… Mais aussi des compétitions, une course sur prairie où au guidon de leurs modèles Himalayan, les engagés se présentent avec des équipements d’ordinaires réservés aux pilotes américains de Supercross. On découvre aussi des concours de lenteurs où le but est de couper la ligne d’arrivée en dernier, avançant le plus lentement possible, et ce sans jamais poser le pied par terre. Un parcours d’enduro « cross », avec quelques obstacles à surmonter en mettant le moins de temps possible. Possible comme l’est finalement cette montée qui ne porte « d’impossible » que le nom... Des réjouissances dont se délectent les spectateurs, mesurant l’envie et l’implication de chacun des compétiteurs, et les encourageant tout au long de leur action.

Dans ces champs recevant ce festival, le soleil indien fait grimper le mercure à plus de 36°. Les arbres y sont rares, la bière bien plus fréquente. Une consommation qui va en s’intensifiant à mesure que le soleil descend, laissant bientôt place à une teinte plus sombre. Pile le moment choisi par les spots de la grande scène de concert pour s’allumer ! Le gros son débarque alors, un rock indien qui secoue l’assistance au rythme des instruments, avec énergie donc, mais sans débordement. Une constance d’ailleurs. Tellement pas de débordement qu’il n’y a pas de service de sécurité. Ou en tout cas, si peu présent qu’il n’est pas visible. De la même façon que l’on n’y voit ni policier, ni pompier. L’ambiance est positivement festive. Joyeuse, colorée, et toujours sympathique.

Finalement, la seule agressivité qui transpire à nos yeux d’occidentaux, c’est leur façon de rouler à moto (mais aussi en voiture d’ailleurs, ou camion, bus…). Pas vraiment de règles, exceptée celle de savoir manier le klaxon, et l’envie de s’affirmer en permanence comme quelqu’un qui compte dans le flot de la circulation. Sur la route en Inde, le plus gros a toujours raison, le piéton jamais. Autant dire qu’en marchant le long des routes qu’empruntent les participants du Rider Mania, on sert les fesses, et on comprend vite qu’il ne sert à rien de capter le regard d’un(e) motard(e) pour lui signifier qu’on souhaite traverser… La moto ne s’effacera pas, parce qu’elle est importante, plus qu’un piéton qui ne pèse pas lourd dans l’équation… Alors on attend son tour, une accalmie pour y aller, et on surveille ses arrières, son devant comme ses côtés, tout le temps.

Dépaysant Goa, certes moins que l’Inde en général puisqu’on y trouve des codes occidentaux nous servant de repères, mais l’impression quoi qu’il en soit de vivre un moment hors du temps. Un moment fugace peut-être, mais un instant de partage avec toute une communauté de motard(e)s, et l’occasion de vivre cet engouement autour d’une marque dont on ne mesure pas encore où se situe la limite. Si vous avez l’occasion, ou mieux, si vous la provoquez, le Rider Mania vous attend du 20 au 22 novembre 2020. L’occasion (avec prudence) de découvrir les routes indiennes (où on roule à gauche) en passant par ces centaines de loueurs qui proposent des Royal Enfield.

Les voyages forment la jeunesse, ils l’entretiennent aussi !

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