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Des salons aux abonnés absents

Par Thierry Traccan, journaliste et pilote moto français, finisher du Bol d’Or et du Dakar, et rédacteur en chef de Moto Revue.

Normalement, c’est une simple histoire de vases communicants… En cette période automnale, tandis qu’à l’extérieur les feuilles tombent des arbres, à l’intérieur, les motos montent sur les podiums. Ces podiums qu’elles occupent, ce sont ceux des salons. Et à la grisaille triste des ciels d’automnes, annonciateurs de l’hiver à venir, les lumières éclatantes qui font briller de mille feux les nouveautés nous offrent un coup d’avance, comme une promesse d’avenir vers un temps plus radieux, ce printemps que l’on devine, moment où ces nouveautés seront descendues de leurs estrades pour rejoindre une route de nouveau sèche.

Hélas cette année, à cause des mesures décidées pour lutter contre le Covid-19, les salons automnaux internationaux n’auront pas lieu.

Habituellement, dans un monde sans virus, octobre rime avec Cologne, ce rendez-vous allemand où l’on découvre une première salve de nouveautés. Quelques petites semaines plus tard, en novembre, c’est au tour du salon Eicma de Milan de se tenir. Et il se tient droit, porte fièrement l’habit. La grand-messe italienne, plus grand salon mondial lié à notre activité, celle où l’on diffuse la bonne parole, où se pressent les constructeurs, la grande majorité des accessoiristes, la presse internationale et un public venu en masse. Cette année, ni l’Eicma milanais, ni l’Intermot de Cologne n’auront lieu… Il va falloir faire sans. Et ça ne va pas être facile. Car pour tous ceux qui comme nous resteront à quai, oubliée cette excitation si particulière qui nous étreint au moment de pénétrer en ces lieux.

Parce qu’un salon, il serait trop réducteur de le cantonner à un étalage de nouveautés. Bien plus que ça, c’est d’abord une lucarne qui s’entrouvre vers un monde de liberté, c’est aussi une promesse vers l’avenir, c’est une balade hors du temps qui vous fait rouvrir en grand vos yeux d’enfant. C’est aussi une rencontre avec tout ce que compte notre milieu moto, c’est encore une plongée en immersion dans un univers aussi riche, surprenant, qu’inventif, c’est un voyage d’une journée dont on ressort à chaque fois chamboulé. Un uppercut bien placé, touché en plein menton mais sans qu’il nous oblige à mettre un genou à terre.

Au contraire, le choc est salvateur, et il nous pousse à fouler ces allées en marchant tête haute, torse bombé. Tête haute et surtout mobile, car capable de tourner de droite à gauche (et inversement) en un temps record, et ce pour profiter du spectacle offert par tous ces stands. Tellement à voir qu’on aimerait être une chouette, capable d’envoyer sa tête à 360° pour être certain de ne rien rater… Et pas de raison d’être effrayé ici, le spectacle est joyeux, intense et passionné.

Fouler les halls et les moquettes de ces grands salons, c’est à la fois se faire du bien aux jambes et à la tête. Et dans une année 2020 particulièrement anxiogène, nous en aurions eu bien besoin. À la place, les marques contraintes et forcées doivent réfléchir à la manière dont ils présenteront leurs nouveautés. Quel que soit le moyen retenu, si le fond sera évidemment là, il manquera cette magie propre au salon. En espérant que le virus se volatilise d’ici l’automne 2021, histoire de ne pas manquer une nouvelle fois ces rendez-vous. 

Image : Stand Club 14 au Salon de Lyon 2018

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